ATTAQUE ET DÉFENSE
Barthélémy faisait les cent pas en attendant que l’huile soit assez chaude pour remplir les boulets de ses trébuchets. Ses chevaliers s’étaient fait prendre comme des enfants par Junos et la situation l’enrageait au plus haut point. Par contre, le pouvoir de la toison d’or les avait bien protégés et ils s’étaient vite remis de leurs blessures. N’empêche que cette humiliation, subie dès le début de sa grande croisade, avait assombri ses plans de conquête.
— Comment est-il possible d’être aussi stupides ! tonna le roi devant ses treize seigneurs. Je n’arrive pas à croire que mes chevaliers puissent se laisser prendre dans un piège aussi ridicule ! Je vous rappelle que nous sommes à la guerre et pas dans une cour d’école… Toutes vos actions, bonnes ou mauvaises, sont lourdes de conséquences. Imaginez comme ils doivent rire et comme ils doivent se moquer de nous à Berrion ! Junos doit se taper sur les cuisses de nous avoir enlevé si facilement une des pièces maîtresses de notre armée…
— Le seigneur de Myon aura probablement manqué d’attention, le défendit son collègue de Lys-sur-Mer. Ce n’est pas son genre de se laisser prendre aussi facilement… Il s’est laissé aveugler par la possibilité d’une victoire facile.
— Eh bien, répliqua Barthélémy, j’espère que vous serez un peu plus attentifs et un peu moins balourds que lui, ou sinon cette grande croisade s’arrêtera ici ! D’ailleurs, sachez que si, comme lui, vous commettez une erreur aussi grossière, personne ne viendra vous secourir ! Mon ancien commandant en chef des armées périra avec la ville de Berrion !
— Nous ne commettrons aucune étourderie, le rassura le seigneur de Grands-Vallons qui venait d’hériter du titre de commandant. Je vous garantis sur mon honneur que nos hommes seront prompts et vigilants.
— À la bonne heure ! fit le roi en serrant les dents. Alors, quand serons-nous enfin prêts pour lancer la prochaine attaque ? Je languis de voir enfin cette ville tomber sous le martèlement de notre artillerie lourde !
— Ça y est, nous sommes prêts, lui confirma le chevalier promu, nous attendions vos ordres !
— Alors, très bien ! Allons-y, qu’on en finisse !
Le seigneur souffla trois fois dans son cor de guerre, signal convenu afin que les artilleurs ordonnent le remplissage des boulets. Une fois ceux-ci pleins d’huile bouillante, ils furent roulés dans leur panier de lancement et on arma les trébuchets. Dans le grincement terrible des machines, une vingtaine de bombes incendiaires prirent leur envol en direction de Berrion. Devant le spectacle, Barthélémy poussa un cri de joie qui fut cependant de courte durée. La première décharge des trébuchets ne toucha jamais la cible, car, au moment où les pierres allaient retomber sur la cité, une tornade d’une extraordinaire puissance enveloppa Berrion et les fit dévier. Venus d’on ne sait où, des vents d’une incroyable force formèrent un écran protecteur impénétrable. On aurait dit que les éléments avaient soudainement pris position pour le camp de Junos.
— Mais qu’est-ce qu’il se passe encore ? Quelle est cette chose qui entoure la ville ? lança Barthélémy, décontenancé, mais surtout furieux. On dirait une tornade !
— J’ignore de quoi il s’agit, répondit le nouveau commandant, mais il est évident que Berrion est prisonnière de ce tourbillon. On dirait bien que la nature est de notre côté et que les vents se chargeront, avant nous, de l’anéantir !
— Poursuivez le bombardement ! ordonna le roi qui voulait mettre toutes les chances de son côté.
De nouveau, le cor se fit entendre et l’offensive reprit de plus belle. Une seconde volée de boulets se dirigea vers Berrion, mais sans plus de succès. Les grosses pierres rondes se fracassèrent sur la tempête comme de vulgaires cailloux.
Entêté, Barthélémy ordonna que soient projetées une troisième, une quatrième puis une cinquième vague de projectiles, mais aucune ne réussit à passer le mur de vent. Le roi, toujours en colère, invectiva les dieux jusqu’à ce que son commandant intervienne :
— Si nous continuons ainsi, nous manquerons très bientôt de munitions ! Je suggère que nous attendions la fin de la tempête et nous aviserons…
— Très bien, grommela le roi, contrarié. Que l’on cesse immédiatement les bombardements.
Une longue note de cor sonna l’arrêt des machines de guerre.
— Il semble évident que ce phénomène surnaturel protège la ville de toutes mes attaques, marmonna Barthélémy en retournant dans son pavillon. Avec la toison d’or, je suis invincible !
— Bien sûr que tu l’es ! lui répondit une voix dans la pièce. Tu n’arrives tout simplement pas à contrôler adéquatement le pouvoir de la toison !
— Que fais-tu là, Zaria-Zarenitsa ? demanda le souverain. Et depuis quand sais-tu prendre corps en plein jour ?
— Disons que mes pouvoirs gagnent en puissance depuis que tu possèdes la toison…, expliqua la déesse. Écoute maintenant, croyais-tu qu’on ne t’opposerait aucune résistance dans ta guerre pour la victoire du bien ? Il y a des forces dans ce monde que tu ne dois surtout pas sous-estimer !
— Ce sont les fées du bois de Tarkasis qui ont fait cela, n’est-ce pas ? Tu m’avais pourtant bien averti de faire attention à ces petites vermines… J’ai ordonné que l’on brûle cette forêt maudite !
— J’ignore si ce sont elles qui ont provoqué ces vents autour de Berrion, mais j’ai un moyen pour toi de le savoir.
— Lequel ? Dis-moi vite…
— Tu vas utiliser le pouvoir de la toison d’or pour pénétrer dans le corps du chevalier qu’ils retiennent prisonnier.
— Je peux faire cela ? s’étonna Barthélémy.
— Tu pourras faire beaucoup plus, mais commençons par ceci si tu veux bien… Installe-toi confortablement sur cette chaise…
Barthélémy alla d’abord demander à ses hommes qu’on ne le dérange sous aucun prétexte, puis il vint s’asseoir sur la chaise.
— Ferme les yeux, lui chuchota Zaria-Zarenitsa à l’oreille. Imagine que tu es lui… que tu es ce pion… ce pion que tu contrôles et qui te sert si loyalement… si loyalement qu’il te prête son corps… son corps et son âme… son âme est à toi… à toi… à nous…
***